Alexis Gloaguen
Roger Judrin
Claude Louis-Combet
Bernard NOËL
Jean ROUDAUT

Musée des Jacobins - Morlaix
Extrait du catalogue : Un juste retour du corps

Roland Sénéca illustre de façon exemplaire l'exigence artistique qui veut que le principe de travail soit toujours différent et vise à éviter la recette, le savoir-faire. Chez lui nulle répétition et pas une œuvre en trop. Nous sommes en face d'une étonnante évolution. La cinquantaine d'œuvres composant "La horde" — série élaborée en deux ans et demie — en donnerait un exemple supplémentaire: à l'intérieur des normes strictes, imposées par le noir et blanc, se développent toutes les ressources de l'inventivité : du dessin au crayon, avec ou sans rehauts de gouache, il passe à la peinture à l'huile ou à la peinture sur photographie d'objets en terre. Jouant, grâce à des traités différents, tantôt sur l'évocation d'écritures, tantôt sur le trompe-l’œil et le surgis sèment d'un objet, il varie sur un même thème, épuisant toutes les possibilités ou presque, retrouvant le secret de la vie : le principe de l'infinie création.
Ce qui nous passionne dans cette œuvre, c'est le sentiment de retrouver en elle un peu de nous-mêmes et plus encore d'y voir, devenu lisible, le lien ténu qui nous rapporte au monde, d'y repérer, de multiples manières, la vitalité de la nature. Car ce sont les mêmes courants de vie qui passent par les mains de l'artiste et règlent, de manière plus longue, aveugle et suspendue, la lente naissance démultipliée des formes vivantes. A l'heure pu la technologie moderne s'inspire du modèle organique à des fins strictement utilitaires, il y a dans le fait que la solution la plus pertinente et la plus désintéressée soit présentée par des peintres comme Roland Sénéca un juste retour des choses. En dépassant la "copie physiologique" celui-ci nous montre que la forme est bien plus qu'une adéquation à la fonction, elle est avant tout réjouissante pour l'œil et splendeur inexplicable. Ainsi débouche-t-on du vivant sur l'ineffable.

ALEXIS GLOAGUEN.

 
         

La Horde édition Calligrammes
Extrait du livre

Car ce livre raconte un mouvement de horde, et comme un défilé de corps, non point séparés de leur vie, à l'ancienne façon des danses de Macabre, mais impérieusement visibles au-dedans. Il s'agit d'une suite tout à la fois barbare et solennelle où la fureur des lames a l'éclat des miroirs, où l'errance à loisir montre ses étendards, où le battement sacré promène aussi les cœurs, quand la corne et l'ivoire sont les portes du songe et que le défilé de l'immense tribu fouille dans sa mémoire et garde ses reliques, changeant ses haltes mêmes, sur un seuil inconnu, en reposoir mystique.
Sénéca n'a su qu'après l'avoir fait ce qu'il voulait faire. L'itinéraire d'un peintre est écrit sur les chemins où le mènent ses pas. Il se découvre à mesure qu'il invente, et j'aime d'un feu particulier celui des chapitres qu'il intitule l’«ECRITURE». C'est là, me semble-t-il, que davantage il oublie en marchant la carte qu'il avait examinée. Il est, à l'improviste, le géographe obstiné d'une histoire qu'il ignore, et dont le récit le surprend après coup. La femme qui ne se donne pas nous est d'autant plus refusée qu'elle s'abandonne à son sommeil. Cependant je ne crois ni me tromper, ni tromper les amants futurs de cet ouvrage, en portant témoignage qu'un grand dessinateur nous est né.

ROGER JUDRIN.

 
         

Extrait du catalogue : 8 Avenue de la Gare

Il a fallu que l'homme fût très seul pour en arrivera ce point où l'unique échappatoire à l'existence était de créer un monde sans origine et sans destination : une présentification hautaine de formes qui n'ont de comptes à rendre qu'à elles-mêmes. Cette adhésion à une solitude essentielle, c'était donc cela, l'onde sismique qui a balayé tréteaux et décors. Si ce fut douleur, aucun pathos ne vient ici en parler. Le fait pictural concentre sur lui seul toute l'attention du regard. Le peintre n'a eu qu'à être peintre pour devenir ce qu'il était.

Claude LOUIS-COMBET

 

Extrait du catalogue : Centre d'action Culturelle - St Brieuc

Mais pour qui a suivi, depuis dix ans, le cheminement de l'artiste, cette dernière mutation de sa vision du monde paraît bien s'imposer comme une nécessité, inscrite déjà à chaque moment de son œuvre : car depuis qu'il a fait, de la gravure, le lieu d'effectuation de ses songes, Roland Sénéca ne cesse de traiter l'homme comme une énigme. Qu'il le dresse dans la solitude et l'hébétude de son destin, qu'il l'ouvre comme une armoire et inventorie ses composantes ou qu'enfin il le ramène à sa nature de texte primitif et de palimpseste, ce qui se voit formulé c'est, constamment, l'indéchiffrable — pour le scandale de la raison et l’étonnement du regard.

Claude LOUIS-COMBET

 

Extrait du livre : Les cartes à jouer du corps

Cependant l'artiste à visage de Sénéca tellurique et océanique avait toujours
quelques journées d'avance et surtout quelques nuits sur le fidèle amateur qui le
suivait de son mieux, tout occupé à son recueillement. Ainsi, tandis que les spectateur tenait son esprit fixé sur les volumes, transporté de les voir s'emplir et s'amplifier, le ventre surtout, vaste comme la terre, et les seins gravitant comme deux lunes autour du centre, le maître, grand broyeur de couleurs et manipulateurs d'acides, avait déjà repéré, car il était entré assez loin dans la connaissance de lui-même, le point focal à partir duquel la forme surgissait, s'épanchait, excédait ses limites. Ce point aveugle et principe générateur, occulté par l'ombre même au sein de laquelle il œuvrait démiurgiquement, c'était le trou.

Claude LOUIS-COMBET

 
             

Claude LOUIS-COMBET
« RENCONTRES »
QUATORZE GRAVURES
DE ROLAND SÉNÉCA
(VERS 1972)

30 • NOUVELLES DE L'ESTAMPE • N°231

 
             
     
Le souvenir de la date est approximatif dans ma mémoire, mais l'important n'est pas là. Je ne suis pas un historien. En revanche, je n'ai aucune difficulté, remontant à ce moment de mon passé, à retrouver en toute sa fraîcheur l'émotion qui me remplit lorsque je tins entre mes mains et ouvris sous mes yeux le grand volume de cuir fauve que le jeune artiste avait intitulé Rencontres et qui rassemblait, sans aucun texte à l'appui, une suite de quatorze gravures à l'eau-forte. Pour la première fois, il m'était donné de toucher, dans sa matérialité immédiate, une planche gravée, de sentir sous les doigts le grain du papier et le relief de l'encre. La sensation était forte, précise et troublante - et comme l'œuvre avait essentiellement affaire au corps, et surtout au corps féminin, le premier contact de la main, accomplissant l'émerveillement du premier regard, générait en moi une impression de plénitude très étrange comme d'un objet qui n'était pas de chair mais qui en portait la profonde connivence, en sorte que la main, comme celle du toucheur, tremblait d'inspiration, en sa délicatesse. Dieu sait cependant si les formes, ici exposées, n'offraient rien de voluptueux, ni même simplement d'érotique. Ainsi que j'allais le découvrir bientôt, dans les commencements de son œuvre de graveur et de peintre, l'imagination créatrice de Roland Sénéca était dominée par une image éminemment archétypique s'imposant avec l'énergie convaincante d'une présence irréfutable : une puissance de femme sortie de l'ombre, une déesse-mère, une figure force de vitalité et de fécondité, tout en reliefs de chair et suggestion d'appétits. Cette vigoureuse exhibition de la Magna Mater des temps archaïques rejoignait très exactement les images qui peuplaient alors la part très obscure de mes propres sources d'expression, en deçà même du voile relativement pudique et tolérable du subconscient. C'était mon premier contact physique avec la gravure en même temps que la découverte d'un artiste plein de vie, de force, de jeunesse, qui entrait dans la carrière avec toute l'audace de son imagination et les promesses de son talent. J'ouvrais son livre, Rencontres, et dès la première image, j'étais chez moi, en moi, au cœur. Elle figurait, à mes yeux - car ni elle ni les autres ne portaient ce titre - la gardienne du seuil, la portière massive, butée et rébarbative, préposée à l'accueil des visiteurs. Le ton était donné, comme l'inscription qui surplombe l'Enfer, chez Dante. Mais ici, il ne s'agissait, en vérité, ni d'enfer ni de purgatoire, mais plutôt d'un espace nocturne, mythique et onirique, gorgé de figures humanoïdes, aux formes sculpturales, gracieuses comme des menhirs, accueillantes comme des cromlechs. La frusticité des êtres s'étalait au long des pages - et la taciturnité et la compacité, sans que l'on puisse dire vraiment si l'on assistait à l'émergence du règne humain à partir du règne minéral ou, à l'inverse, à la minéralisation de la chair, à la régression de la beauté, dans l'élémentaire, comme s'il s'agissait de revenir au limon, ou plutôt ici, à la roche d'avant la création.
Ainsi apparaissait-il que dans leur lourdeur, leur massivité immobile et l'inexpression de leur expressivité les figures de Sénéca induisaient la question métaphysique du Temps. Inévitablement, on était convié à s'interroger, de gravure en gravure, sur le sens de leur enchaînement et sur la direction prise par la chaîne ou défilé ou procession. Le livre qui avait d'abord posé l'hostile gardienne des ombres s'achevait par le déploiement, magique et magnifique, d'un corps de femme, offert au regard dans la toute-puissante plénitude de son ventre, comme un souvenir d'hymne à la fécondité. On pouvait donc se demander si la traversée quelque peu accablante d'un espace sans issue totalement saturé d'ombres mégalithiques ne comportait pas, d'un bout à l'autre, la promesse d'une vitalité inépuisable et d'une résurrection de la chair dans le sein de la femme.
J'ai refermé le livre. Je l'ai souvent rouvert. Je l'ai toujours tenu en toute proximité. J'ai suivi, depuis, avec la plus constante attention, le développement de l'œuvre de Roland Sénéca. Elle s'est dégagée des propos figuratifs de ses débuts pour construire un monde sans équivalent de corps élémentaires ou fragments non identifiables, d'une concrétude fascinante encore qu'impénétrable. Et cela dans des formats grandioses - à croire que la déesse-mère qui n'a jamais déserté l'âme de l'artiste poursuit dans la démesure son œuvre d'enfantement. Non seulement, à aucun moment, l'essence de vitalité créatrice ne s'est affaiblie, chez Roland Sénéca, elle n'a, au contraire, jamais cessé de croître et de multiplier. L'œuvre est immense, sans concession, et d'une étonnante fidélité à elle-même dans sa diversité. Rencontres avait inauguré un processus et un cheminement. Ce livre dont il fut tiré quarante-sept exemplaires, n'a pas cessé d'irriguer en secret ce qui devait l'être, de toute nécessité.
             

Roland Sénéca.

Certains moyens d'expression exigent la simplicité : c'est le cas de la gravure sur bois. Mais la simplicité n'est pas simple, elle a besoin du long travail qui mène à la maîtrise, puis en libère pour cultiver un naturel guidé par la concentration. Dès lors tout geste est décisif et risqué parce qu'il se doit d'être immédiat autant que souverain, donc sans repentir car tel qu'il édicté sa loi à l'instant où il la réalise.
Le choix d'un moyen aussi exigeant ne laisse pas de marge : il faut l'assumer ou bien se découvrir indigne. En revanche, la perfection vient au bout de la tentative qui ne triche pas avec ces conditions. La simplicité est aussi un courage : celui d'aller vers l'évidence, qui se rencontre ou pas, et qui toujours peut vous jeter face au tout ou au rien.
Ainsi va la pensée devant les gravures de Roland Sénéca cependant que l'on cherche à comprendre pourquoi émotion et lumière y tressent des effets inséparables bien qu'on n'aperçoive là que du noir troué de blanc. Oui, de belles plages noires où cette couleur paraît naissante à force d'être déposée dans sa pure intensité. On a le sentiment, à regarder cela, qu'on n'avait jamais vu à quel point cette matité est pulpeuse et profonde, en vérité charnelle, mais d'une qualité que n'a pas la chair superficielle - la visible - pour la raison qu'il faut aller cueillir la noirceur que voici de l'autre côté, dans les ténèbres de l'en-dessous.
Et d'où viendrait alors ce qui est perçu comme lumière sinon du fond de cette noirceur qui, mise sous pression par le graveur, livre goutte à goutte le secret qu'elle détient comme la pierre enferme la larme précieuse, et ne la livre qu'une fois cassée. A partir de là, devant ces noirs et blancs aussi simples justement qu'un galet ou un caillou, on devine la présence d'un mystère.
Ce dernier mot prête à confusion : il ne s'agit pas d'une invite à vénérer quelque vague figure mais à considérer l'ensemble de la forme pour y déceler une palpitation qui l'illimité. Le mystère ne surgit pas de ce qu'on imagine d'ordinaire comme dissimulé : il s'impose ici par la perception soudaine du réel. C'est que rien ne saurait expliquer, pas plus le savoir-faire que l'art, pourquoi ces formes, qui ne ressemblent pas franchement à telle ou telle chose, se comportent brusquement en organes pourvu que le regard s'arrête devant elles et atteigne en lui-même un certain degré d'attention... Le réel commence quand notre connaissance - et par conséquent l'ordre pour nous des choses - est mise en échec par un objet qui cesse d'être un objet.
Qu'a donc fait Roland Sénéca qui, sous l'apparence de gravures, trouble assez considérablement notre relation avec notre propre vue pour que nous voyions ce qui échappe à la représentation et, cependant, n'a lieu que par elle ?

 

Bernard NOËL

Que voyez-vous en reprenant ainsi l'œuvre de Roland Sénéca dans son inscription même ? Vous voyez des forces nouées à l'intérieur de formes simples - des formes qui sont à la fois débordantes et assiégées tant elles implosent ou explosent sous l'effet d'une fureur qu'indiquent stries et fêlures. A moins qu'il ne s'agisse là de gestes soudain statufiés comme le fut selon la légende biblique Celle qui se retourna vers l'image qu'il ne fallait pas regarder. On perçoit des autopsies, des projections, des jaillissements de feu cru... Le mystère de cette œuvre, menée dans le silence et la modestie, pourrait tenir au fait qu'elle travaille sans illusion avec des objets illusoires. Le travail relève du monde de la face, les objets viennent de l'autre côté. La connaissance exacte de cette relation et des moyens propres à l'explorer permet à Roland Sénéca de faire l'anatomie des reflets et d'en tirer une réalité symbolique, qui invente dans nos yeux les végétations organiques d'une nature seconde : l'Autre de celle où nous pensons vivre.

Bernard NOËL
Octobre 2000

 
 
     

Extrait du livre : LES GRANDES ROUTES DU MASSACRE

Non identifié

Le bouquin refermé sur l'apparition d'un troll, ce n'est
pas le nom de Paphos qui se met à briller. Nulle révélation directe de Vénus en ce parcours, mais le poids troublant d'une énigme. Une effervescence, un tourbillon, une expansion précèdent un état de quiétude, le livre achevé. Comment faire « un bras d'honneur à l'éternelle nuit », si ce n'est en y allant voir ? L'œuvre est de défi, d'affrontement, mais non d'imprécation : un homme, droit comme Nemo, fait face aux éléments déchaînés à la pointe du Raz, la tempête brisant les granits, mais laissant indemne le roseau, à la fois graveur et pensant. La violence interne, qui met sans cesse aux prises un être avec ce qui le néantise, n'est pas un prétexte à anecdote ; elle s'exprime par un jeu de formes enserrantes et explosantes, cernées et guillochées, affirmées et de guingois, en concentration et en déflagration où le désir et la ruine, Vénus et la nuit, se disent alternativement. « Ce qui se voit formulé c'est, constamment, l'indéchiffrable — pour le scandale de la raison et l'étonnement du regard », écrivait Claude Louis-Combet au terme d'une remarquable introduction à un catalogue de gravures, 8, avenue de la Gare. Ce qui apparaît, c'est un texte inconnu, la longue signature d'un homme dont l'œuvre est le chiffre de nos terreurs et de nos métamorphoses.

Jean ROUDAUT

 
         
 

NRF   1 novembre 1982 N° 358
Texte de Jean ROUDAUT qu’il écrit spontanément sur une exposition au 8 avenue de la Gare
Douarnenez.

« Entre tous les artistes, il semble que le graveur soit celui qui incarne, au plus haut point, le génie de la blessure » écrit Claude Louis-Combet aux premières lignes de la remarquable préface qu’il a donnée pour le catalogue de gravures de Roland Sénéca, « 8, avenue de la Gare. Douarnenez ». Il est certain que ce qui frappe le plus dans l’œuvre exposé c’est l’acharnement dont il témoigne : la gravure restitue, dans la gamme de ses gris, un lent et minutieux travail de sédimentation. Le cuivre semble avoir reposé entre les différents états, reprenant sa respiration, s’apaisant au sortir d’un combat, tandis que la corrosion lentement poursuivait son œuvre. La gravure donne l’impression d’être le résultat d’une lutte continue : il s’agit vraiment de blessures ; le cuivre a été lacéré plus réellement que ne le sont certaines toiles. Rayures, égratignures, griffures étalent leurs rimes, se contrecarrent, font jouer sur la feuille des figures de géants déchirés. Evoquant la solitude altière de Roland Sénéca, Claude Louis-Combet parle de l’originalité de sa vision du monde. Ces formes gravées ne nous renvoient à rien de stable (nulle anecdote en ces planches, aucun décor qui tranquillise), si bien qu’il est nécessaire pour bien voir ce qu’elles montrent de les considérer dans leur ordre d’apparition comme les phases d’une réflexion continue sur un même sujet. Les premières gravures évoquent des corps, acéphales ou sans visage distinct, des corps dévorés par l’acide comme si le traitement de la plaque restait visible sur la feuille ; ces parties rongées développent leur lèpre aux lieux qui seraient ceux des articulations, transforment l’image d’un corps charnel possible en celle de poupées vésiculeuses et enflées. Déjà apparaissent quelques traces de rivet aux genoux et aux hanches, la chair ôtée. Sous l’être décomposé apparaît l’homme-machine présenté A la recherche de son anatomie, travaillé par la mort, ou en lutte avec elle comme dans la très belle évocation de la musique de Schubert, la jeune fille et la mort (1973). En un somptueux tourbillon de mille traits, comme en une assomption, la jeune fille apparaît dans une forme d’éclairement semblable à une mandorle, accompagnée de la mort, à peine à ses côtés (si quelque chose à l’arrière de sa tête peut passer pour l’évocation de sa mâchoire happeuse), mais intérieure à elle, juste déplacée par rapport à ses propres contours, comme l’est l’aura d’un corps, invisible à nous, mais sensible à notre regard par son travail latent. Un jeu divergent de lignes au bas de la page la met en mouvement, elle vient irrémédiablement vert nous.
A la même époque appartient une série d’anatomies ; les diagonales de pages centrées sur la trace de naissance, écartèlent les membres autour du ventre enflé, énorme, comme en attente de restituer à la vie un être pour la mort, ou quelque mécanique déglinguée. Il y a là une violente, parfois insoutenable, vision du corps qui ne se dit que par des moyens graphiques. Les correspondants de Roland Sénéca seraient, en littérature, les gnostiques ; mais les gnostiques œuvrent en vue d’une réintégration, et il n’y a pas ici d’autre lumière que celle du papier transformé par la noire impression. A côté de ce noir, Georges Perros, qui fut l’ami de Roland Sénéca, paraît aimable, Cioran railleur, Leiris aisé, Beckett jovial. Gravant lentement, Roland Sénéca fait paraître sur la plage le travail du temps, entamant, rongeant, attaquant, corrodant, dévorant.
De ces formes allusivement humaines, l’œuvre de Sénéca retiendra peu à peu l’aspect mécanique, et la violence se dira par des formes agressives, lances, piques, cônes pointus, en une série de gardiens où les circonférences sont privilégiées, comme si le cercle évoquait l’ouverture des ventres. Les formes ne sont plus rongées, mais font songer à quelque casque d’où aurait été retiré le crâne, à des os iliaques autour d’un vide central gris, ou à des globes de verre où flotteraient d’indéfinissables fœtus, pénis en bielles, ressorts débandés : Au fond c’est plus profond. Les rouages sont trop humains pour nous être indifférents, et trop mécaniques pour nous consoler. Une machinerie ni fonctionnelle ni productive, mais dérisoire, oppose la pureté intelligible de ses lignes rigoureuses à la corrosion sensible du temps où nous sommes.
Les titres donnés par Roland Sénéca à ses œuvres se distinguent par leur caractère concret et humoristique : ça m’étonne, ou le sens de l’histoire, donnent autant de précision sur le travail de la gravure que la visée du graveur. La transcription graphique d’une description du lieu physique de l’âme pourrait servir de titre général à une exposition ; l’œuvre n’est pas une tentative d’invention plastique de la glande pinéale, mais ce titre en dit la visée, en précise l’enjeu. Si ces figures paraissent souvent être celles des géants, comme si elles excédaient la planche même, c’est qu’elles évoquent moins le monde du trop humain que celui des dieux ruinés ; le problème du sacré, pour autant que le sacré fut le fruit de l’angoisse humaine, selon l’expression de Claude Louis-Combet, est au centre de la réflexion graphique de Roland Sénéca. Comme il y a des graveurs nouvellistes, qui jouent de la représentation d’une situation, ou psychologues, par leur travail du portrait, Roland Sénéca, avec les seuls moyens de son instrument, illustre le propre de notre condition. Sa matière est la philosophie première.

JEAN ROUDAUT

         
     
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